AMÉLIE LAURENCE FORTIN: Compositrice d’espaces

Portrait of Amélie Laurence Fortin. Photo courtesy of Émilie Dumais
Portrait of Amélie Laurence Fortin. Photo courtesy of Émilie Dumais

Amélie Laurence Fortin capte la musique des espaces et rend visible ces sonorités ressenties. Son art cristallise les énergies de la nature, l’acoustique de l’Arctique qui subjugue et chamboule nos sens “comme si le fond marin était le cosmos, et inversement”.

À chaque plante sur terre correspond une étoile dans le cosmos [Robert Fludd]

Ces connexions opèrent un retour aux sources qui résonne en nous: la nature nous fait écho, et l’on ralentit alors pour écouter les glaciers fondre… L’essence, la voix des choses qui nous entourent. Les espaces qu’elle sonde sont autant de partitions de musique, fluides et dépouillées.

Notre conversation dans son atelier à Künstlerhaus Bethanien suit la pensée de l’artiste, par ricochets. Pour commencer, quelques idées abordées, à suivre…

Amélie Laurence Fortin, Le cercle d’Arcadie (Albedo), 2020. Photo courtesy of the artist
Amélie Laurence Fortin, Le cercle d’Arcadie (Albedo), 2020. Photo courtesy of the artist

Un cycle de réflexions

L’air, le feu, l’eau, la terre… lequel de ces éléments te parle le plus par rapport à ton travail et à toi-même, et pourquoi?

Depuis 2010, l’eau et le minéral sont au coeur de mon espace esthétique et de mon imaginaire, et il y a un an j’ai amorcé un cycle de réflexion autour du feu et de l’air. Ce travail répond à mon expérience du monde et à mes recherches en cours qui m’habitent aujourd’hui. C’est inévitable. J’explore les liens entre nos sensations et ces éléments.

Plus récemment je citerais le livre Roche Plante Mer Bois que j’ai élaboré en 2019 en duo avec une autre artiste québécoise. Je travaille avec les éléments en pairs parce qu’ils se répondent et montrent alors leurs forces respectives.

Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois. Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet
Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois, 2019, Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet

Ces éléments dénotent aussi l’énergie, celle d’une bourrasque ou des vagues… mais aussi au sens de dynamisme et de la gravité?

Je travaille actuellement sur une nouvelle série d’œuvres autour de ma relation à l’énergie et à la thermodynamique des lieux, ainsi qu’au concept de gravité.

Le soleil, au coeur de ma réflexion, va de pair avec le vent -et c’est cette force active du vent, invisible à l’oeil nu, qui a piqué ma curiosité. J’ai donc eu l’idée de rendre le vent visible dans l’espace pour mon dernier projet présenté à la galerie des arts visuels de l’Université Laval (Québec, Canada).

Celle-ci avait six bouches d’aération visibles dont j’ai tir parti pour activer l’oeuvre sans toutefois faire une démonstration scientifique.

AMÉLIE LAURENCE FORTIN: Compositrice d’espaces 1

Y a-t-il une oeuvre d’art, un individu ou une situation qui t’a particulièrement inspirée a devenir artiste?

Plusieurs artistes ont jalonné mon parcours et me fascinent depuis mon enfance.

Ceux du mouvement Land Art m’ont propulsée vers de nouveaux territoires physiques et imaginaires, autant d’explorations techniques, esthétiques ou philosophiques qui me stimulent.

C’est un cours d’histoire de l’art au Cégep qui m’a ouvert la porte sur cet univers, et ces sensibilités nouvelles m’ont permis d’amorcer une réflexion sur l’art que je continue.

Avec du recul, leur approche est critiquable du point de vue écologique et féministe, mais esthétiquement leur travail a un impact fort sur mon imaginaire:

l’oeuvre The Lightning Field de Walter De Maria reste pour moi l’une des plus marquantes du vingtième siècle.

Le rapport de ces artistes au territoire nord-américain, à l’architecture, à la nature, à l’humain dans le paysage et le monumental est extraordinaire.

Walter De Maria, Lightning Field. Date: 8-79. Time: afternoon. Site: interior. Direction: north lightning.

L’acoustique de l’espace

Dirais-tu que tu es spirituelle?

Je suis agnostique, mais je reconnais la force de la nature et l’apprécie grandement.

Au fil de notre discussion on a évoqué l’acoustique des lieux, ces moments de calme, d’échos intérieurs..Quelle place accordes-tu au silence et au vide dans les espaces que tu composes?

Le silence, comme le vide, sont pour moi des matières concrètes et conceptuelles avec lesquelles je joue depuis longtemps, y compris avant mes installations quand je faisais du dessin.

J’accordais autant d’importance au vide qu’au plein de la page afin de ‘rendre l’image agissante’: car le vide fait agir le plein et le plein fait agir le vide.

Ils coexistent.

Je perçois l’espace utilisé (positif) d’un espace bi-ou tridimensionnel comme du bruit que je tente d’équilibrer avec du silence grâce à l’espace négatif (vide).

Ainsi, les objets, les lignes et les formes deviennent des matériaux sonores, distincts dans leurs présences et tonalités.

Le son du cercle polaire arctique

La ‘musique’ d’un lieu fait penser au(x) rythme(s). Quelles sortes de pulsation, de voix ou de style musical pourrait selon toi refléter ton travail?

Dans mon art je développe en quelques sorte des points de suspension. Agencement de sons de basses fréquences, de notes uniques et claires, sons riches en profondeur placés de façon disparate… Tout cela pourrait décrire mon état d’esprit dans mon travail.

La nature aussi est empreinte de mélodies et de sons. Elle a son propre timbre, et chaque paysage sa texture sonore. Comment as-tu perçu la musicalité de l’Arctique?

Pour mon projet de résidence ‘the Arctic Circle’, j’ai collecté des sons terrestres et sous-marins. L’enregistrement permanent du paysage (Sound Recording) a aiguisé ma sensibilité à tout ce qui changeait autour de moi.

Amélie Laurence Fortin, Puissance de 10 (10 x), Photo Courtesy of Yvan Binet
Amélie Laurence Fortin, Puissance de 10 (10 x), 2020, Photo Courtesy of Yvan Binet

Etre à l’écoute du paysage et de mes pairs, exister dans ce territoire extrêmement fragile et sublime sans faire autorité sur la nature…c’était une experience émouvante, formidable.

Quand j’écoutais l’explosion des bulles d’oxygène compressées depuis des temps immémoriaux, elles s’élançaient dans le silence de l’eau salée et rebondissaient sur les parois sous-marines des glaciers.

J’avais les yeux fermés dans un zodiac et cela m’a donné une impression de renversement et le vertige des ordres de grandeur.

As Comme si le fond marin devenait le cosmos, et inversement.

Amélie Laurence Fortin, Le cercle d’Arcadie (Albedo), 2020. Photo courtesy of the artist
Amélie Laurence Fortin, Le cercle d’Arcadie (Albedo), 2020. Photo courtesy of the artist

Dans cette hyper acuité auditive, le vacarme de rivières sous-marines déconstruit les différentes densités de l’eau, par couches: comme des ruisseaux au printemps, et puis l’eau salée avec ses silences denses et immobiles…

Et surtout, j’ai pris conscience que différentes fréquences et puissances sonores se conjuguent en un laps de temps donné. En Arctique, le monumental et l’infiniment petit se rencontrent, c’est perceptible avec les oreilles.

Suite à cette expérience, c’est cette spécificité du paysage de Svalbard que j’ai voulu reproduire.

Amélie Laurence Fortin, Puissance de 10 (10 x), Photo Courtesy of Yvan Binet
Amélie Laurence Fortin, Puissance de 10 (10 x), Photo Courtesy of Yvan Binet

Puissance de la géométrie

Que signifie pour toi la géométrie de tes dessins -peut-être en lien avec l’architecture, des structures de bâtiments ou des motifs qui te parlent?

J’aime l’abstraction des formes et les concepts à l’état brut. La simplicité d’un dessin géométrique traduit mon idée de depart, elle en extrait l’essence.

Les formes géométriques sont devenues nécessaires pour exprimer certaines choses. J’ai remarqué que je pouvais raconter beaucoup plus avec des formes abstraites, des matières, des fragments de principes de la science physique qu’avec des illustrations de ce qu’on reconnaît.

Je scrute l’architecture, l’urbanisme, les structures des espaces de galerie car la construction humaine me fascine, sa part sculpturale: je marche dans les villes pour y retrouver ces sculptures monumentales du paysage urbain que sont les bâtiments. Je regarde comment ils découpent le ciel, comment ils structurent le regard, quelles sensations cela provoque en nous.

Ça me permet d’étudier et d’analyser notre rapport corporel aux formes pleines. Il en va de soi que les structures industrielles, les cours de rangements de matériaux de construction, et autres champs libres d’empilement sont un terreau fertile pour la créativité.

Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois. Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet
Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois. Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet

Quels souvenirs gardes-tu de tes conversations avec des astrophysiciens? Ont-elles change ton processus créatif?

Ces rencontres sont toujours un apprentissage. Je cherche d’abord à savoir comment l’autre pense, ce qu’il voit, ce qu’il ressent quand on parle de notions abstraites.

Même théoriques, ces concepts sont sources d’affects, et je suis curieuse de savoir comment cela se déploie chez l’expert. C’est dans cette zone-là que j’essaie de naviguer et, comme je suis prête à rencontrer l’inconnu, je reste attentive à l’inattendu. Je n’exclus rien et suis toujours prête à reconsidérer mes idées afin de tirer des lignes de fuite et de regarder les angles morts.

C’est véritablement lorsque la rencontre est à la fois forte humainement et riche en contenu, qu’elle est fructueuse pour mon travail!

Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois. Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet
Amélie Laurence Fortin, Roche Plante Mer Bois, 2020, Photo courtesy of Charles-Frédérick Ouellet

Faire plus avec moins

Si tu pouvais changer quoi que ce soit dans le monde de l’art…?

J’aimerais que le marché de l’art fasse plus confiance aux femmes.

As-tu en tête ou en souvenir une citation, un poème qui te guide?

Plusieurs citations m’accompagnent, ici j’en choisis deux:

La première est extraite de la Litanie contre la peur selon le rituel du Bene Gesserit dans le roman de science-fiction Dune de Frank Herbert :

AMÉLIE LAURENCE FORTIN: Compositrice d’espaces 2

« I must not fear.

Fear is the mind-killer.

Fear is the little-death that brings total obliteration.

I will face my fear.

I will permit it to pass over me and through me.

And when it has gone past I will turn the inner eye to see its path.

Where the fear has gone there will be nothing.

Only I will remain. « 

Amelie Laurence Fortin, Under the Suns, 2020, Photo courtesy of Justin Wonnacott

Celle-ci est devenue ma devise, et plus spécialement lors d’une expédition de 3000 km en kayak sur la côte de l’océan Pacifique au départ de l’Alaska.

Même si la citation prête à sourire, c’est la première qui a retenu mon attention, avant que j’aie lu Le Prince de Machiavel et L’Art de la guerre de Sun Tzu.

La deuxième citation est plus courte:

La deuxième citation est plus courte: le credo « less is more” de Ludwig Mies van der Rohe m’a rapprochée de ce courant de réflexion minimaliste, mais aussi des pensées d’architectes et d’ingénieurs après lui.

Amelie Laurence Fortin, Under the Suns (Planet Caravan, Autoportrait with Triangle, Envoy, Crash), Photo courtesy of Justin Wonnacott
Amelie Laurence Fortin, Under the Suns (Planet Caravan, Autoportrait with Triangle, Envoy, Crash), Photo courtesy of Justin Wonnacott

Buckminster Füller par exemple, et son idée de « Doing more with less » qui influence mon approche

Quand je crée une oeuvre in situ, celle-ci dialogue avec les potentialités de l’espace et s’y déploie alors: elle se démultiplie avec moins, elle résonne donc d’autant plus avec peu,

‘doing more with less’ ..

AMÉLIE LAURENCE FORTIN IS CURRENTLY WORKING WITHIN THE ARTIST RESIDENCY PROGRAM OF KÜNSTLERHAUS BETHANIEN.

Author: Alexandra Etienne